Auto-édition et éditeurs traditionnels : impacts, pratiques et opportunités

Par Djosse Tessy (ENS) et Bianca Tangaro (Enssib)

Article publié sur Hypothèses.org le 19/10/2016

Les éditeurs ne pourraient pas exister sans les auteurs. En fournissant la matière première du travail éditorial, l’auteur recouvre un rôle central et primordial dans la chaîne du livre car il en est le premier maillon. En ce sens, l’auteur constitue le point à partir duquel l’éditeur se questionne sur l’avenir de son métier et se trouve par ce biais confronté à la révolution numérique qui bouleverse son secteur. Parmi les différents bouleversements, liés par exemple à l’éditorialisation, ou à la diffusion par le numérique, nous allons analyser en quelle manière le rapport entre éditeur et auteur se trouve modifié par le numérique concernant plus précisément la “publication”. En effet, le numérique offre aux auteurs la possibilité de publier de manière autonome et indépendante leurs textes sur des plateformes numériques offrant ce service de publication.L’auteur a ainsi la possibilité depuis quelques années d’éditer ses propres manuscrits, sans signer de contrat avec un éditeur, et rendre ainsi son ouvrage accessible en format numérique sur le web. C’est pourquoi on parle de phénomène d’auto-édition, qui ne cesse de questionner nombres d’éditeurs et d’attirer toujours de nouveaux auteurs. Afin de comprendre la manière dont le phénomène de l’auto-édition impacte les éditeurs traditionnels, il convient avant tout de rappeler brièvement les rôles traditionnels de l’auteur et de l’éditeur.

Auto-édition: panorama de ses avantages et inconvénients

Selon Pierre Bourdieu, l’éditeur est une figure biface, au sens où il doit exercer à la fois une fonction intellectuelle qu’on peut nommer en anglais Editor (sélectionner un texte et assurer par la suite la publication d’un ouvrage) et une fonction entrepreneuriale, en anglais Publisher, qui est en charge du côté gestionnaire et administratif du métier. De la sorte, l’étape de sélection de l’éditeur est non seulement le premier acte intellectuel du métier mais aussi celui qui détermine son identité et son image de marque. Choisir c’est se définir soi-même pour un éditeur et par conséquent sa ligne éditoriale. Ainsi, c’est la sélection de l’éditeur qui assure au lecteur la fiabilité du contenu et le gage de sa responsabilité.

Dans cette démarche l’auteur, traditionnellement, propose son texte à la lecture de l’éditeur et à son comité de lecture afin d’être élu dans le cercle des auteurs publiés. L’avis favorable d’un éditeur signifie ainsi pour un auteur recevoir l’attestation de la garantie de son texte et de son intérêt public.

Les mécanismes de sélection mis en place par les éditeurs traditionnels ont amené plusieurs auteurs de manuscrits à se tourner vers l’auto-édition. Ce mode de publication représente pour eux une alternative pour diffuser leurs productions, rencontrer un public ou encore attirer l’attention d’un “grand éditeur”. En ceci réside un des grands avantages de l’auto-édition pour les auteurs. Néanmoins, pour les lecteurs, l’absence de sélection constitue un risque, car des ouvrages de moindre qualité ou aux contenus inappropriés pourraient se retrouver accessibles au public. En effet, un des grands inconvénients de l’auto-édition sur plateforme réside dans le fait que le service de relecture critique, de correction d’orthographe, typographie et syntaxe est complètement absent ou proposé de manière payante. Pour en savoir plus, on vous conseille la lecture de cet article de Baptiste Liger.

Les plateformes de livres numériques, une opportunité pour les auto-éditeurs

Ce qui permet à l’auteur de vivre pleinement (de) son art, c’est aussi un sentiment d’acceptation de son œuvre par le public. Dans la chaîne traditionnelle, la médiation entre l’œuvre et le public est organisée par l’éditeur qui peut éventuellement faire appel à des prescripteurs. Depuis quelques années nombre d’auteurs choisissent de contourner les éditeurs, en choisissant l’autoédition comme tremplin pour atteindre de manière plus rapide et plus directe la notoriété et des bénéfices financiers plus élevés. En effet plusieurs plateformes comme Kobo, IggyBook, Youscribe, The BookEdition, JePublie, Edilivre, BoD (Books on Demand) ou encore Lulu et Librinova proposent aux auteurs de publier leurs textes au format epub, en leur offrant ainsi directement une vitrine sur le monde grâce à Internet. Amazon même offre ce type de service par la plateforme Kindle Direct Publishing, dont le succès se confirme aux États-Unis depuis 2011 désormais. Ces plateformes ont pour avantages la facilité d’utilisation, la gratuité et la force de vente.

L’auteur-entrepreneur devient ainsi un homme orchestre, censé s’occuper des tâches qui nécessitent beaucoup d’efforts et de professionnalisme. Il doit également organiser le circuit de diffusion de son ouvrage en allant à la rencontre des libraires ou en utilisant des plateformes de vente de biens culturels (Amazon, Fnac etc). Cependant, cet aspect peut être vu comme une opportunité à saisir par les auteurs, s’ils estiment pouvoir gérer de manière autonome la communication autour de leur ouvrage et de manière plus efficace par rapport à un éditeur traditionnel. Si plusieurs auteurs évoquent les obstacles de la sélection comme un élément ayant favorisé l’apparition de l’auto-édition, d’autres voient l’augmentation de la marge bénéficiaire comme un argument en faveur de l’auto-édition. En effet, l’auteur gère les coûts, les bénéfices et les pertes qu’engendre son activité. Dans une chaîne traditionnelle, l’auteur se voit attribuer de façon générale 8 à 12% de droits d’auteur. Lorsqu’il s’auto-publie, il bénéficie d’une marge plus importante. Les plateformes prélèvent entre 30 et 65% du prix de vente public des ouvrages numériques.

Avec l’arrivée du numérique, donc, et la possibilité qu’il offre à un auteur de publier en ligne son texte, la relation traditionnelle entre auteur et éditeur semble être remise en question.

Quelle place pour les éditeurs traditionnels ?

Dans quelle mesure les éditeurs traditionnels peuvent trouver des avantages dans le système d’auto-édition qui semble, de prime abord, les mettre de côté? Si l’auto-édition présente de nombreux avantages aux auteurs, l’éditeur au sens de Editor souligné ci-dessus doit faire face à de nouveaux défis, mais aussi à de nouvelles opportunités. En effet, d’après l’article de Patrick Poirier et Pascal Genêt, pour la filière de l’édition, le bouleversement de son paysage “s’avère pourtant une chance, une ouverture inattendue, voire inespérée, à de nouvelles possibilités. Plus encore, elle conforte l’éditeur dans son rôle traditionnel, dans sa fonction première de médiateur indispensable à la création et à la diffusion du livre, quelle qu’en soit la forme”. Quelles sont ces nouvelles possibilités? Comment les saisir? Ce que l’auto-édition supprime de manière tranchante est une logique presque ancestrale de l’édition: celle qui s’appuie sur la notion de “filtre”. Toute la chaîne éditoriale peut en ce sens être vue comme une série de filtres: l’éditeur filtre en choisissant les bons manuscrits, les diffuseurs filtrent pour les distributeurs, et les libraires filtrent pour les lecteurs. Ainsi, le lecteur en librairie doit seulement choisir et “filtrer” selon ses intérêts et ses exigences personnelles parmi des ouvrages de qualité. Le travail de tri et de sélection ayant été assuré dès la première étape de publication. Toutefois, il n’est pas dit que cette logique s’arrête avec les plateformes d’auto-publication. En effet, il peut arriver que les éditeurs se servent de ces plateformes comme des viviers de nouveaux auteurs, ayant déjà en bonne partie confirmé leur succès auprès des lecteurs. C’est le cas par exemple de Agnès Martin-Lugand repérée sur la plateforme d’auto-édition d’Amazon et contactée par Michel Lafont pour l’édition papier de son roman, qui figure dans les meilleures ventes de l’été 2013. L’exemple le plus célèbre est l’ouvrage Cinquante nuances de Grey de E.L. James.

L’éditeur peut ainsi voir confirmer son rôle de médiateur à plus d’un titre. En effet, la publication sur le web, permettant à tous ceux qui le souhaitent de devenir auteurs, provoque une offre surabondante de titres. Plus d’une centaine de titres est publiée sur Kindle Direct Publishing chaque semaine. La conséquence directe est un excès de nombre de titres par rapport au nombre de lecteurs potentiels. Avec l’auto-édition ce qui est rare n’est plus l’auteur mais le lecteur. Et c’est précisément celui-ci en tant que dernier maillon de la chaîne du livre qui fait la différence avec son choix. Dans une situation de surabondance de contenus, le lecteur, averti ou non, a l’exigence d’être guidé par une fonction éditoriale certaine. C’est précisément en se fiant à cette fonction éditoriale faite de choix, de critique, animée par le souci de cohérence et l’originalité d’un texte que le lecteur confirme son exigence d’une prestation éditoriale professionnelle. Comme l’affirme Olivier Bessard-Banquy, «[a]u milieu de tant d’incertitude, et face à la marée montante des textes en tous genres qui saturent le net, il est certain que la marque des éditeurs sera demain plus que jamais un repère. Happés par les blogs de toutes natures, envahis par les textes qui circulent par millions sur la toile, les lecteurs de demain auront besoin de certifications, de labels, de garanties de qualité. Les éditeurs leur apporteront cette caution”.

Ainsi, l’éditeur de par son image de marque et son identité professionnelle, qui l’engage intellectuellement et moralement, fonctionne comme un nom, une étiquette qui garantit une certaine manière de concevoir les textes, l’édition et la transmission du savoir de manière générale. C’est ainsi en valorisant leur fonction éditoriale que les éditeurs peuvent confirmer leur place dans l’histoire de l’édition, sans risquer d’être marginalisés ou oubliés.

Pour conclure, l’auto-édition via les plateformes numériques est une vague qui attire de plus en plus d’auteurs. Les éditeurs, pour ne pas se laisser emporter par cette dernière de manière désastreuse, doivent la saisir comme une chance pour finalement s’en différencier et apparaître sous leur meilleur jour.

Pour aller plus loin…

Articles scientifiques

Bessard-Banquy, Olivier, L’industrie des lettres, Pocket, 2012, p. 526.

Bourdieu, Pierre, “Le champ littéraire”, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 1991, vol. 89, n.1, p.5.

Cahier, Marie-Laure, et Elizabeth Sutton. Publier son livre à l’ère numérique: autoédition, maisons d’édition, solutions hybrides. Paris: Eyrolles, 2015.

Méadel, Cécile et Sonnac, Nathalie, L’auteur au temps du numérique, url, consulté le 11/10/2016.

Miège, Bernard, Les industries du contenu face à l’ordre informationnel, 2000, PUG.

Perticoz, Lucien, Les industries culturelles en mutation : des modèles en question, dans : Revue française des sciences de l’information et de la communication, n°1, 2012, en ligne, url, consulté le 11/10/2016.

Poirier, Patrick ; Genêt, Pascal. Chapitre 1. La fonction éditoriale et ses défis In :Vitali-Rosati, Marcello (dir.) ; Sinatra, Michael E. (dir.), Pratiques de l’édition numérique [en ligne]. Montréal : Presses de l’Université de Montréal, 2014, url, consulté le 11/10/2016.

Robin, Christian, Démocratisation culturelle, numérique et web, le cas de la filière des livres, url [en ligne] In : Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication, Centre d’histoire de Sciences-Po Paris, La démocratisation culturelle au fil de l’histoire contemporaine, Paris, 2012-2014. Mis en ligne le 3 novembre 2014], url, consulté le 11/10/2016.

Articles de presse et billets de blogues

IDBOOX, Ebooks-Regards croisés sur l’auto-édition avec kobo, url, consulté le 19/09/2016.

Liger, Bertrand, L’autoédition, nouvel el-dorado des lettres, Lire, n. 443, Mars 2016, url, consulté le 11/10/2016.

Loupias, Laurie et Buleté-Herbaut, Mathilde, Autoéditer… c’est pas gagner, url, consulté le 11/10/2016.

Messien, Pierrick, L’auto-édition est-elle un tremplin vers l’édition ?, publié le 13/04/2015 url, consulté le 11/10/2016.

Renouard, Guillaume, Autoédition sur Internet, le bon filon, publié le 11/12/2014, url, consulté le 11/10/2016.

Roberge, Alexandre, L’auto-édition : les joies et les risques de la liberté de création, url, consulté le 11/10/2016.

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